L’ombre et la sueur : le climat d’une naissance sous tension

Forget les fjords et le froid norvégien. Pour comprendre la singularité du black metal français version 90’s, il faut descendre dans les caves humides, entre les murs tagués de Paris, du Limousin ou d’Angoulême, là où la lumière néon se mêlait à l’odeur de la sueur et des amplis qui grésillent. Le black metal hexagonal n’est pas né pour le folklore, il est le rejet d’une époque, d’une frustration sociale et culturelle, d’un besoin de tout renverser.

La scène métal française des années 80 sent encore la testostérone à la Trust, mais elle refuse le manichéisme. Quand partout ailleurs on imite les Anglais ou les Américains, la France sort les crocs – et c’est tout sauf une copie. Rappel : dans les 90’s, alors que le black suédois flirte avec l'industrie et les tabloïds, les Français jouent la carte de l’underground pur et sale.

Quand l’underground frôle la clandestinité : réseaux, cassettes et samizdats

Ça ne va pas parler compilations glossy ici : on parle échanges postaux à la main, flyers imprimés à la photocopieuse, démos sur cassette, commandées via des fanzines tirés à 50 exemplaires. Les kids d’Orléans ou de Metz se refilent Les Légions Noires comme on passe un mot secret sous la table. Impossible d’acheter ces galettes à la FNAC, ici c’est le règne du DIY, version consistante : faible volume de production, quasi-invisibilité publique et dédain total pour les caméras. Élite ou marginaux : on laisse le choix aux bien-pensants.

Exemple concret : Mütiilation, fondé en 1991, ne sort son premier album “Vampires of Black Imperial Blood” qu’en 1995, tiré à quelques centaines d’exemplaires sur Drakkar Productions. Aujourd’hui, c’est devenu une relique de l’underground, vendue à prix d’or sur Discogs. (Source : Metal Archives)

Les Légions Noires : le mythe construit sur le secret

Il y a “black metal français”, et il y a les Légions Noires. Pour ceux qui pensent que le true black était réservé à la Norvège de Varg Vikernes, surprise : la France a inventé son propre occultisme du chaos, cent fois plus opaque que l’Inner Circle nordique.

  • Vlad Tepes, Belkètre, Torgeist, Mütiilation : des noms inscrits à l’encre indélébile pour une poignée de fanatiques, invisibles du grand public.
  • Refus absolu des interviews, refus des concerts par principe, artwork volontairement immonde et enregistrements sur K7 saturées : la démarche est l’anti-marketing par excellence.
  • Le folklore ? Il est 100% hexagonal : dans les bois de Bretagne, sur les routes boueuses de la campagne, les riffs se veulent pestilentiels. Les influences viennent davantage de la misanthropie Rimbaldienne que du paganisme viking.

À l’apogée, entre 1994 et 1997, moins de vingt membres gravitent numériquement autour du collectif, qui publie des splits irrécupérables, parfois pressés à moins de 50 copies. Une rareté organisée, là où même le black le plus “true” scandinave ne s’autorisait jamais ce genre de pénurie voulue.

Cette radicalité a-t-elle payé ? La preuve : aujourd’hui, certains membres (notamment Meyhna’ch de Mütiilation) jouent toujours la carte du mystère, bien que salués par des médias spécialisés comme Les Inrockuptibles ou Louder Than War.

Une identité sonore abrasive et totalement atypique

Oubliez la voix de ténor et les solos pompeux. Le black français des années 90, c’est :

  • Des guitares cradingues enregistrées à travers trois couches de brouillard de saturation, mixées à l’arrache (quand ce n’est pas fait dans un garage ou une chambre d’adolescent réfractaire).
  • Des rythmiques souvent bancales, sans click-track, ce qui donne un groove cruellement humain – et donc totalement à l’opposé du stéréotype mécanique nordique à la Emperor.
  • Aucune concession mélodique, ou pire : une volonté affichée de produire du bruit, rien que du bruit. L’échec revendiqué du “beau”.

Pas étonnant que certains parlent de “raw black metal” par opposition au son cristallin d’un Dimmu Borgir, par exemple. Encore plus flagrant : Vlad Tepes et Belkètre ont inspiré une scène lo-fi qui existe encore aujourd’hui, du black US aux dérives noise japonaises.

Une scène minuscule, mais avec des ramifications mondiales

On ne va pas exagérer : le public black metal en France dans les années 90, c’est à peine quelques centaines de furieux – preuve, les concerts dépassent rarement les 50 têtes (source : témoignages recueillis par Noise Magazine). Mais la singularité, elle n’est pas dans la quantité.

  • Des médias étrangers, type Terrorizer ou Decibel Magazine, ont plusieurs fois salué la noirceur et le jusqu’au-boutisme de cette poignée de groupes français, dans des papiers aujourd’hui collectors.
  • Des rumeurs de splits et de tapes circulaient jusqu’en Scandinavie, au Japon, ou aux US (notamment par les fanzines “Pessimizer” et “Grind Zone”).
  • Les Légions Noires ont même été accusées de “copinage occulte” avec le mystérieux Black Legions Circle allemand – rumeur jamais confirmée, qui ajoute une pincée de légende urbaine à l’histoire.

Avec l’arrivée d’Internet, tout ce bazar s’est retrouvé sur la toile en version MP3 – mal encodé, bien entendu. Si aujourd’hui, des festivals comme le Hellfest programment du black français, il faut bien se rappeler que dans les 90’s, l’idée même d’un festoche à Clisson aurait fait rire tout le monde.

Entre scandales, provocations et philosophes désabusés

Le black metal, ça a toujours aimé s’appuyer sur le choc, et la France ne fait pas exception. Mais là où la Norvège a empilé les églises en cendres et les procès pour meurtre, la scène française préfère l’absurde :

  • Des interviews volontairement élitistes, théâtrales, surréalistes, où l’on balance plus de Nietzsche que d’akkords mineurs.
  • Des insultes envers la scène métal classique (souvenez-vous de certaines chroniques dans Metallian où l’on comparait les critiques à “des vieux profs acariâtres”).
  • Une vision de l’apocalypse pas forcément religieuse, souvent teintée d’existentialisme noir ou, parfois, d’un humour plus noir que le charbon. À mille lieues des bannières païennes ou sataniques scandinaves caricaturales.

Pas mal d’universitaires se sont même penchés sur la question : Jean-François Chiantaretto ou Hélène Hartmann ont publié sur le lien entre black metal français et décadentisme, ce qui n’est pas rien pour une musique qui se disait sans cerveau…

Des héritiers à perte de vue ?

Alors, cette vague était-elle un feu de paille ou une bombe à retardement ? Mauvaise question : la scène française d’aujourd’hui, de Deathspell Omega à Blut Aus Nord, puise beaucoup dans cette culture du chaos et du refus de compromis. Les ramifications du son “raw” de Vlad Tepes se retrouvent jusque dans certaines prods modernes signées Debemur Morti, et le côté secret/misanthrope fait encore vendre du patch brodé à la pelle (au grand désespoir des puristes, bien sûr).

Il suffit de regarder les playlists Bandcamp ou YouTube festivement rebaptisées “French Raw Black Metal Old School” pour comprendre que l’empreinte de cette époque n’a pas disparu. Au contraire, dans un monde où tout sonne trop propre, l’école du sale, du tordu, du “je m’en fous du résultat”, prend des allures de manifeste artistique.

L’insaisissable singularité : ADN d’outlaw, esthétique du non-alignement

Alors, pourquoi cette vague black metal made in France ? Parce qu’elle a refusé la normalisation, l’export lisse, le folklore de pacotille. Parce qu’elle a misé sur le chaos contre le contrôle, sur l’esprit de clan contre la start-upisation de la scène, sur le malaise social contre l’entertainment.

Parce qu’elle est, au fond, irrécupérable. Et dans un monde où tout finit par rentrer dans le rang, c’est peut-être ça, la vraie singularité.

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