On pourrait croire que le black metal, c’est une relique scandinave figée entre deux forêts norvégiennes et trois croix inversées plantées dans la neige. Là-dessus, on s’est tous déjà fait cueillir par la légende. Mais depuis une décennie (voire un peu plus, pour les puristes qui font les comptes à partir de Deathspell Omega), la scène française s’est baladée en marge des grands temples du genre. Enter le post-black Metal hexagonal : une créature hybride, borderline, qui bouscule sévère les puristes, dérange, intrigue. Et — faits à l’appui — la bête monte en puissance.
Pas besoin de bac+5 en metal studies pour capter : on ajoute du "post-" quand un genre commence à se regarder dans le miroir et fait voler en éclats ses codes de base. Le "post-black" : tu balances des blasts, des cris aussi écorchés qu’un lundi matin, mais tu ouvres les portes à des influences shoegaze (Alcest !), prog, ambient, post-rock, voire un peu de coldwave pour choper les darons. En gros, tu gardes la violence, tu largues les chaînes et tu t’en fous royalement des diktats du "true black". Une hérésie pour certains, un vent frais pour d’autres.
Si tu croyais encore que la France ne servait qu’à fabriquer du camembert et Jean-Michel Jarre, lis ce qui suit. Depuis la fin des années 2000, il se passe (énormément) de choses dans le coin.
Et on ne cause même pas des labels comme Les Acteurs de l’Ombre Productions, qui fait un taf de défrichage terrifiant (en bien). Sans oublier ceux de la génération précédente, genre Deathspell Omega : le secret le mieux gardé que la France ait jamais exporté en black metal complètement barré.
Question qu’on pourrait poser dans n’importe quel after de concert entre deux bières tièdes chez Le Klub ou Gibus. La réponse va au-delà du cliché du "retard" français. Quelques raisons factuelles :
Voilà où ça pique. Le post-black à la française, c’est pas juste un coup de marketing opportuniste. D’abord, les chiffres : entre 2015 et 2023, la production d’albums post-black français a quadruplé, selon Metal Archives, histoire de flinguer tout doute sur la vigueur de la scène. Les groupes tournent à l’international (Alcest a fait Chine, Mexique, Mexique, Japon en 2019, sold-out). Regarde Les Hommes Tomber était affiché sur le main stage du Motocultor en 2022.
Mais on trouve aussi des critiques. Les tenants du "troo black" crient à la trahison, au plan marketing, arguant qu’on a troqué la fureur contre des réverbérations planantes. Problème : ces râleurs achètent quand même les disques. Les vues cumulées sur YouTube pour Alcest dépassent les 35 millions (cf : page officielle YouTube, 2024). Bref, la "hype" est installée, mais la profondeur est réelle.
Si t’espères que le post-black va remplacer le deathcore ou le djent chez les kids en baskets blanches… C’est raté. Mais l’impact du mouvement français va plus loin que la micro-scène. Plusieurs festivals allument désormais un jour spécial "post" : le Post In Paris, le Dark Easter Metal Meeting (Allemagne, mais avec 20 % d’affiches françaises depuis 2019), des programmations spéciales chez Roadburn aux Pays-Bas.
Dans les chiffres : Bandcamp liste près de 120 groupes français tagués "post-black" en 2024 (source : bandcamp.com, filtrage par pays et tags). Le genre se diversifie avec des groupes comme Labirinto, mêlant post-rock progressif, ou encore Throane, projet solo torturé proche de l’art contemporain.
Côté presse, fini le dédain : Metal Hammer UK, Pitchfork, Kerrang : tout le monde a déjà pondu la chronique dithyrambique sur un groupe français "qui révolutionne le black". Si tu captes un truc de la cartographie actuelle du bruit, la France n’est plus une annexe.
La scène post-black française prouve que les frontières explosent pour de bon, que le DIY a de beaux restes et que le syndrome "copie de la Norvège" enfin s’affranchit. De la salle de 200 personnes jusqu’au Murrayfield Festival (2 500 places en 2024, complet pour la soirée Alcest/Deluge), quelque chose s’est allumé et ne veut plus crever.
Que tu sois lost dans les blasts, plutôt t-shirt Slayer ou hoodie trve cvlt, difficile de nier que le post-black channel français a ramené un souffle où il n’y avait plus que du ressentiment et un peu trop de froid norvégien. Renouveau du black ? Disons plutôt : transition sonore, et feu d’artifice permanent. Si la scène hexagonale continue sur cette voie, pas de doute : la prochaine légende du blast viendra peut-être de Nantes, Lyon… ou du fin fond de la Corrèze !