Back to the Roots : Pourquoi Si Technique, Bordel ?

Le death metal a débarqué dans l’Hexagone au début des années 90. Les pionniers ? Loudblast, Massacra et Agressor. Pas vraiment la génération “accordion blast” à la France Inter. Dès leurs premiers riffs, on sent : le death chez nous, c’est l’école du détail. Les gars n’ont jamais simplement copié les Américains : ils voulaient leur mettre à l’amende, avec à la clé des plans à la limite de la prise de tête pour le commun des mortels.

Premier fait marquant : alors que beaucoup de scènes se reposaient sur l’énergie ou l’ambiance, les Français eux sont tout de suite partis dans la surenchère technique – jusqu’à flirter avec le death progressif. Si tu veux du riff binaire, change de crèmerie. Ici, c’est la cathédrale Notre-Dame transformée en équation à douze inconnues au milieu du circle pit.

  • Massacra (album Enjoy the Violence, 1991) : riffs tranchants, solos labyrinthiques, batterie métronomique. Insultant de virtuosité pour l’époque.
  • Agressor (album Symphonies of Rebirth, 1994) : incorporation de plans jazzy impromptus. Jazz et death ? Sacrilège pour certains, coup de génie pour d’autres.
  • Loudblast (album Disincarnate, 1991) : passage du thrash à un death technique en mode croisé France-Chicago.

Une Question De Formation... Et De Frustration

Pourquoi les Français en font-ils autant ? C’est aussi une question d’école. Dans les années 90, des générations entières de gratteux passaient par le classique, le jazz, ou le conservatoire avant de venir hurler Satan au micro. Du coup :

  • Des bases harmoniques souvent plus solides qu’ailleurs (solfège, gammes exotiques, arpèges barrés…)
  • Culture du perfectionnisme – probablement renforcée par la frustration d’un manque de reconnaissance internationale
  • Tendance innée à la bagarre intellectuelle. Faut croire que faire simple, c’est une insulte nationale (coucou la syntaxe de Proust…)

Tu veux des preuves ? Regarde les line-ups. Beaucoup sont issus de cursus musicaux longs. La génération Hellfest/Département Musiques Actuelles/écoles de jazz montées en Death. Tout ça, ce n’est pas par hasard. Pour oser des structures à tiroirs comme un meuble IKEA version blast beat, mieux vaut savoir où on met les doigts.

La Montée Des Groupes Techniques : Du Mathcore Sous Stéroïdes

Faudrait être sourd ou mort pour ne pas voir que la scène death française, c’est devenue l’antichambre du technical death metal, et que ça va beaucoup plus loin qu’un simple trip d’ego.

  • Gorod (Bordeaux) – Maîtres absolus en riffs polyrhythmiques et solos en cascade (écoute l’album A Perfect Absolution, 2012).
  • Benighted (Saint-Étienne) – Un death/grind chirurgical (pas pour rien que les mecs utilisent des structures à la limite du mathcore).
  • Exocrine (Bordeaux encore, la Garonne doit contenir du Red Bull) – Blast beats science-fiction. Jusque six changements de tempo par morceau, pour rigoler… (cf. Metal Injection)

Petite anecdote pompée direct sur un live : en 2018, Gorod joue au Brutal Assault devant une dizaine de milliers de chevelus. Même Alex Webster (le bassiste de Cannibal Corpse – aka le Tony Yoka de la basse death) a publiquement halluciné sur la complexité des structures françaises (source: Bass Player).

Innovations Sonores À Gogo (et machines à café intégrées)

Pourquoi tant de plans zarbis dans ces groupes ? Parce que l’amplification du chaos passe aussi par l’innovation sonore :

  • Utilisation d’accordages ultra-standards ou hyper-désaccordés pour balader l’auditeur (du drop C au F# rase-motte sur du 7, 8 ou 9 cordes)
  • Effets issus de la fusion électronique / metal (Obsolete Incarnation, Ad Patres expérimentent avec delay, pitch-shifter, automation sur triggers de batteries)
  • Changements de mesures incontrôlables (7/8, 11/8, 23/16, la tab préférée de n’importe quel prof de math spé…)

Dans le death hexagonal, chaque titre est un laboratoire :

Groupe Techniques marquantes Année de référence
Gorod Riffs jazz-fusion/death, solos ultra rapides, growl clair 2012
Benighted Changements de tempos constants, transitions grind/death 2017
Exocrine Polyrythmie, solo harmonisé, orchestration synthétique 2020

De l’élite underground aux têtes d’affiche : la French Touch version blast

Si le death français casse la baraque technique, c’est aussi parce que le public local en redemande. Contrairement à d’autres pays, ça devient presque une surenchère :

  • Festival Hellfest : la scène “Altar” se remplit chaque année pour les pointures techniques françaises. Rien qu’en 2023, trois groupes de technical death made in France sur l’affiche, dont Fractal Universe qui ont assuré la balance des 9h du mat’ comme s’il était 2h du mat’ au Trabendo.
  • Scènes régionales : Bordeaux, Lyon, Montpellier… Autant de viviers où l’on croise aussi des musiciens échangistes (des membres de Gorod aussi dans Techne, etc.). Tu crées des groupes, tu élèves des poulains du grind, tu fais tourner les plans – c’est la famille Wasserfall avec double-pédale.
  • Influence à l’étranger : Gorod et Exocrine cités par Modern Drummer – c’est assez rare pour être noté : la technique française s’exporte mieux que le fromage qui pue pendant les tournées US.

Mythes À Dézinguer

Bref rappel : la technicité n’est pas là que pour frimer lors des balances ou impressionner les trois geeks du fond. Quelques idées reçues à jeter à la corbeille :

  1. “Ce n’est que du bruit.” Faux : la plupart des musiciens se tirent la bourre sur l’harmonie, les modes, et la précision rythmique. C’est pas du hasard, c’est du boulot (et quelques années à défier Guitar Pro).
  2. “C’est juste du copier-coller US.” Encore faux : la scène d’ici s’est inspirée, mais s’est rapidement détachée à coups de métriques expérimentales et de passages mélodiques iconoclastes. Va écouter Gorod ou Anachronism et reviens discuter.
  3. “C’est pour impressionner les musiciens uniquement.” Surtout pas : quand tu écris un morceau taillé pour le pit, c’est autant pour arracher des cervicales que pour scotcher l’auditeur.

À Suivre : Le Chaos Comme Seconde Nature

Pourquoi cette rage technique continue de marquer la scène française ? Une partie de la réponse tient à l’écosystème unique constitué autour des studios indépendants, des labels (ex : Kaotoxin, Season of Mist), et d’un public aussi exigeant qu’insomniaque. Ajoute à ça l’influence des musiciens venus du jazz, du prog ou de l’expé et tu as le cocktail parfait pour un death à la fois cérébral et viscéral.

La scène death française n’a pas fini de bousculer les codes : elle tient ses racines dans un refus catégorique du prêt-à-jouer. C’est peut-être là, au fond, sa vraie signature : apporter ce grain de folie et ce raffinement technique capables de retourner aussi bien une salle de 200 keupons qu’une smala de festivaliers norvégiens déjà saouls à 15h. Le death en France ? C’est plus qu’une question de technique, c’est la preuve que la scène hexagonale ne reculera jamais devant le chaos… surtout amplifié.

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