Le metalcore, ce n’est pas juste : « du metal + du hardcore = on défonce tout ». Ça, on laisse aux ricains du début des années 2000, qui n’avaient peur de rien (ni du ridicule, parfois). Quand les poings se lèvent à Boston et Birmingham, la France, elle, attend. Mais pourquoi cette latence ? Peut-être qu’on digérait encore le grunge, qu’on croquait Bercy à la sauce nu metal, ou qu’on se prenait trop au sérieux sur l’orthographe du mot « core ». En vérité, la scène underground française vivait sa propre mutation, prise en sandwich entre le rock alternatif et une tradition extrême qui se méfiait du crossover.
Dans les années 90, une poignée d’acharnés bétonnait déjà des riffs hardcore chez feu Kickback et Upheaval, mais il faut attendre 2003-2004 pour entendre chez nous les premiers albums franchement metalcore. Ce retard n’est pas qu’une faute de goût : il s’explique par l’absence de labels spécialisés, le peu de médias prêts à se salir les oreilles, et le côté insulaire de la scène punk-hardcore française (voir La Grosse Radio sur la mutation des scènes extrêmes françaises).
Le metalcore made in France naît dans des garages, pas dans les Zéniths. C’est une alchimie rurale, un « Do It Yourself » obstiné, incubé à Rouen, Nantes, Bordeaux et pas seulement Paris. Pourquoi ? Parce que les « gros » tour-opérateurs du live snobent la fusion trop hurlée, trop rugueuse, et qu’il faut ruser : squats, MJC, salles associative type Le Secret Place (Montpellier), Les Trinitaires (Metz), ou La Tannerie (Bourg-en-Bresse) deviennent autant de refuges pour une jeunesse assoiffée de breakdowns et de haine joyeuse.
Les premiers groupes notables ?
Au départ, pas de grande maison de disques : on fait tourner les CDR à l’arrache, on grave, on sérigraphie les pochettes à la main, on vend à la fin des concerts pils tièdes. Le bon vieux DIY. Quelques labels audacieux pointent cependant le bout de leur nez à la fin de la décennie :
Toulouse n’accouche pas que de violettes. Dans les années 2010, la ville explose littéralement sur la carte européenne. Alea Jacta Est, fer de lance brutal, bouffe la scène européenne grâce à son combo grind/hardcore/beatdown et une détermination qu’on ne voit plus que dans les boulangeries rurales à 6h du matin.
La décennie 2010, c’est aussi la guerre des algorithmes. Les groupes qui pigent comment attirer trois fans de Tokyo, cinq de Pologne et vingt de la Drôme gagnent leur place sur la carte. Plus besoin de démo moisie en k7 :
Ce qui claque particulièrement en France, c’est la diversité. Personne ne copiera bêtement Parkway Drive ou August Burns Red. Le metalcore hexagonal s’infecte : un soupçon d’électro chez Landmvrks, une ambiance Blackened chez Hypno5e, un chant français respecté par Smash Hit Combo qui évoque l’influence du rap alternatif. Même Gojira, tout en naviguant dans le death metal, inspire fortement la scène locale par sa maîtrise technique et sa gestion de carrière.
Un fait marquant ? Le Hellfest, évidemment. Depuis 2011, le festival a accueilli près de 60 groupes français « core », leur offrant une exposition inespérée. En 2022, 20% de la programmation de la scène Warzone est hexagonale (voir site officiel du Hellfest).
Côté chiffres, la France passe de 70 groupes metalcore « actifs » en 2007 à plus de 350 en 2022 selon Metalorgie. Les discord, les forums underground (coreandco.fr) permettent de fédérer une communauté qui s’ignore parfois elle-même.
Et puis, c’est la France : un pays où on préfère brûler la caisse à la sortie du lycée que pogoter dans un cercle de feu… Jusque très récemment, impossible de remplir l’Olympia avec du metalcore. La bascule ? Le public international. Les chiffres de Landmvrks et Betraying The Martyrs confirment : 60% de leurs streams viennent de l’étranger (Spotify 2022).
La scène metalcore française n’a jamais eu l’ambition d’imiter à la lettre les standards US ou scandinaves. Son identité tient dans l’accumulation : une racine hardcore contestataire, un héritage metal exigeant, et la volonté d’assumer une différence même au risque de se planter. Le prochain défi, c’est sans doute l’affirmation d’un style encore plus hybride (avec des pointes de trap ou de musiques électroniques, comme l’amorce Rise Of The Northstar ou Resolve), et un retour, qui sait, des lyrics 100% français.
La multiplication des festivals locaux, l’éclatement des frontières digitales et la ténacité DIY des groupes laissent entrevoir un chaos amplifié… dont la scène internationale ne pourra plus faire l’impasse. Gageons qu’on n’a pas fini de se prendre des mandales made in France dans les pogos du monde entier.