Être prog metalleux en France, c’est un peu comme vouloir faire du vinyle artisanal au pays du MP3. Tu te retrouves à jongler entre l’héritage qui vient d’ailleurs et l’envie féroce d’imposer ta propre mixture sonore. Le prog metal – ce joyeux terrain de jeu où rêveurs techniques et bourrins cérébraux cohabitent – a longtemps été la chasse gardée des Anglo-Saxons : Dream Theater pour l’élitisme, Porcupine Tree pour les insomniaques, Haken pour les matheux. Mais dans l’Hexagone, la marmite bout et le parfum commence à sentir sacrément différent.
Alors, le prog metal français a-t-il coupé le cordon ? Ou est-ce qu’on se contente encore de jouer les élèves appliqués ? Réponse sans faux-semblant, et sans chouchou dans les cheveux.
Parlons vrai. Jusqu’à la fin des 90s, le prog metal en France c’est un peu la cave familiale dont on n’ose pas changer la déco : influences anglo-américaines partout, de la structure aux solos à rallonge. Les groupes comme Heavenly ou Seyminhol (Moselle, lancement en 1992) n’avaient pas honte d’aller puiser leur matos thématique et mélodique du côté du progressive power à la Symphony X ou du grand Pink Floyd revisité à la sauce heavy.
Le résultat ? Des groupes courageux, mais une impression dominante de “copier-coller” musical avec, au mieux, une légère torsion baguette-fromage en guise d’identité.
Disons-le sans détours, tout s’est accéléré après la déflagration Gojira dans les années 2000 (oui, les frères Duplantier ne font pas du pur prog, mais personne n’aura raté leur propension à la structure déstructurée et la rage mathématique). Mais c’est dans les années 2010 que le prog metal français a vraiment commencé à faire son coming out stylistique.
À noter : en 2022, sur la centaine de groupes français classés “progressive metal” par le Metal Archives, moins de 30% utilisent l’anglais comme langue principale. Ce chiffre n’était même pas à 10% avant 2007. Autrement dit, y’a du mouvement, et pas seulement à la caisse de La Fnac.
Faut-il tout renier pour exister ? Clairement, personne ne crache sur une bonne influence Dream Theater ou Pain Of Salvation. N’empêche, ça commence à sentir furieusement l’andouillette dans la prod moderne française :
Un autre facteur : la production. Exit la volonté “propreté-à-l’américaine” sur tous les riffs. On trouve, depuis le tournant Klone/Hypno5e, un goût pour la rugosité, les textures imparfaites, les étrangetés rythmiques. Ce n’est pas toujours commercial, mais tant mieux : ça fait du prog metal français l’un des plus radicalement personnels du circuit européen aujourd’hui (cf. Metalorgie).
On pourrait résumer comme suit : si l’émancipation du prog hexagonal s’accélère, c’est aussi parce que les infrastructures se bougent enfin ; certains labels comme Ladlo Productions ou Season of Mist poussent les groupes à risquer plus. Ladlo (Les Acteurs de l’Ombre) a notamment misé sur des ovnis comme Maudits (Lost, 2023), du prog ambiant/metal instrumental aussi barré qu’honnête.
C’est bien joli de faire du prog à la française, mais pour qui ? L’un des paradoxes du prog metal dans l’Hexagone, c’est qu’il attire autant les puristes intellos nostalgiques d’Ayreon que les fans de Furia Sound Festival (paix à son âme). Les concerts de The Dali Thundering Concept ou Mantra, c’est souvent le même mélange : étudiants-ingés, vieux métalleux et hipsters débarqués du jazz. Le dernier ProgPower Europe à Baarlo (2023) a vu passer trois groupes français sur dix-neuf noms, un record tout de même.
Résultat : le public est plus ouvert, moins gêné par les tentatives d’hybridation “gauloises”. Oser, tout en gardant l’identité. Amen à ça.
On attendra peut-être que Jon Petrucci plante une vigne à Bordeaux, mais il faut reconnaître que le prog metal français n’a jamais été aussi singulier. Moins obsédé par la validation étrangère, plus fier de ses défauts – voilà sans doute la plus grande claque à l’orthodoxie anglo-saxonne. L’influence reste un socle, mais elle ne dicte plus la recette.
La scène prog hexagonale avance à visage découvert, une authenticité rugueuse qui se passe d’accent d’Oxford. Qui a dit que la révolution ne viendrait jamais de France ?