Introduction : Le syndrome du mimétisme ou la revanche du camembert

Être prog metalleux en France, c’est un peu comme vouloir faire du vinyle artisanal au pays du MP3. Tu te retrouves à jongler entre l’héritage qui vient d’ailleurs et l’envie féroce d’imposer ta propre mixture sonore. Le prog metal – ce joyeux terrain de jeu où rêveurs techniques et bourrins cérébraux cohabitent – a longtemps été la chasse gardée des Anglo-Saxons : Dream Theater pour l’élitisme, Porcupine Tree pour les insomniaques, Haken pour les matheux. Mais dans l’Hexagone, la marmite bout et le parfum commence à sentir sacrément différent.

Alors, le prog metal français a-t-il coupé le cordon ? Ou est-ce qu’on se contente encore de jouer les élèves appliqués ? Réponse sans faux-semblant, et sans chouchou dans les cheveux.

Une adolescence de copieur : la scène prog hexagonale jusqu’aux années 2000

Parlons vrai. Jusqu’à la fin des 90s, le prog metal en France c’est un peu la cave familiale dont on n’ose pas changer la déco : influences anglo-américaines partout, de la structure aux solos à rallonge. Les groupes comme Heavenly ou Seyminhol (Moselle, lancement en 1992) n’avaient pas honte d’aller puiser leur matos thématique et mélodique du côté du progressive power à la Symphony X ou du grand Pink Floyd revisité à la sauce heavy.

  • La scène hexagonale restait confidentielle : dans le best-seller du prog metal, elle n’obtenait que les dernières lignes de la postface. Un passage sur le Metal-Archives ou dans les pages poussiéreuses de Hard Force Magazine suffit à constater la rareté des groupes référencés avant 2005.
  • Des festivals comme le Raismes Fest ou le Crescendo laissaient, dans les early 2000s, 70% de leur line-up progressif à des formations britanniques, allemandes ou scandinaves.

Le résultat ? Des groupes courageux, mais une impression dominante de “copier-coller” musical avec, au mieux, une légère torsion baguette-fromage en guise d’identité.

Le virage des années 2010 : quand la France commence à tailler son propre costume

Disons-le sans détours, tout s’est accéléré après la déflagration Gojira dans les années 2000 (oui, les frères Duplantier ne font pas du pur prog, mais personne n’aura raté leur propension à la structure déstructurée et la rage mathématique). Mais c’est dans les années 2010 que le prog metal français a vraiment commencé à faire son coming out stylistique.

  • Klone (Poitiers) : Après le tournant Here Comes the Sun (2015), Klone a explosé le carcan du clone d’Opeth et signé un son unique, mélange de mélancolie à la française à la Noir Désir et d’expérimentations sonores à la Riverside (source : FranceTV Info, 2019).
  • Uneven Structure (Metz) : Insiders du djent, mais loin d’être monochromes, ces gars proposent depuis Februus (2011) une pâte atmosphérique, tribale, carrément introspective qui n’a pas d’équivalent chez les ricains. Leurs fans en Suède et aux USA valident.
  • Hypno5e (Montpellier) : Les patrons du “cinematic metal”. Entre spoken word en français, intros anthologiques et passages metal extrêmes, ils sont la démonstration éclatante qu’on peut être prog, narratif ET pratiquer la langue de Molière sans passer pour un amateur de comédies musicales.

À noter : en 2022, sur la centaine de groupes français classés “progressive metal” par le Metal Archives, moins de 30% utilisent l’anglais comme langue principale. Ce chiffre n’était même pas à 10% avant 2007. Autrement dit, y’a du mouvement, et pas seulement à la caisse de La Fnac.

Racines assumées ou électrochoc identitaire ? Les recettes françaises dans le grand mix

Faut-il tout renier pour exister ? Clairement, personne ne crache sur une bonne influence Dream Theater ou Pain Of Salvation. N’empêche, ça commence à sentir furieusement l’andouillette dans la prod moderne française :

  1. Langue et textes : retour assumé au français — De Hypno5e (encore eux) à Fractal Universe sur quelques titres récents, la langue de chez nous regagne du terrain dans le scream comme dans les passages narratifs.
  2. Mélanges de genres — On voit débarquer des structures pas piquées des hannetons : sonorités jazz, ambient, électro et même… musette (il faut écouter Aluk Todolo pour ceux qui aiment l’expérimental).
  3. Esthétique française – Ambiances cinématographiques, références littéraires pointues (Camus, Lautréamont), artwork qui ose sortir du “metal corpsepaint” pour tabler sur l’abstraction à la française (cf. Stömb, Dernière Volonté dans l’underground pur jus).

Un autre facteur : la production. Exit la volonté “propreté-à-l’américaine” sur tous les riffs. On trouve, depuis le tournant Klone/Hypno5e, un goût pour la rugosité, les textures imparfaites, les étrangetés rythmiques. Ce n’est pas toujours commercial, mais tant mieux : ça fait du prog metal français l’un des plus radicalement personnels du circuit européen aujourd’hui (cf. Metalorgie).

À qui doit-on le nouveau son prog français : les labels, les studios ou l’indépendance DIY ?

On pourrait résumer comme suit : si l’émancipation du prog hexagonal s’accélère, c’est aussi parce que les infrastructures se bougent enfin ; certains labels comme Ladlo Productions ou Season of Mist poussent les groupes à risquer plus. Ladlo (Les Acteurs de l’Ombre) a notamment misé sur des ovnis comme Maudits (Lost, 2023), du prog ambiant/metal instrumental aussi barré qu’honnête.

  • La diffusion DIY, boostée par Bandcamp et les networks Facebook, Telegram, Discord des années 2015-2024, a aussi cassé le carcan “on imite pour plaire à un label anglo-saxon”. Le nombre de prods auto-éditées dans la sphère prog metal française a été multiplié par cinq entre 2010 et 2022, selon l’Observatoire du Metal Français (Poc-Poc, 2023).
  • L’émergence du mastering et mixing “maison” modernise la scène. Pas besoin d’aller claquer 3000€ chez une grosse tête UK pour sonner pro : Dure-Mère à Paris ou le Studio Sainte Marthe accompagnent cette mutation sans mauvais compromis.

Le public français : du snobisme ouvert à l’auto-dérision collective

C’est bien joli de faire du prog à la française, mais pour qui ? L’un des paradoxes du prog metal dans l’Hexagone, c’est qu’il attire autant les puristes intellos nostalgiques d’Ayreon que les fans de Furia Sound Festival (paix à son âme). Les concerts de The Dali Thundering Concept ou Mantra, c’est souvent le même mélange : étudiants-ingés, vieux métalleux et hipsters débarqués du jazz. Le dernier ProgPower Europe à Baarlo (2023) a vu passer trois groupes français sur dix-neuf noms, un record tout de même.

  • Dans les fanzines ou sur les forums (cf. France Metal), les débats sur “le français, c’est ringard” laissent de plus en plus place à “faut oser, les gars” après chaque sortie de Hypno5e ou Celeste.

Résultat : le public est plus ouvert, moins gêné par les tentatives d’hybridation “gauloises”. Oser, tout en gardant l’identité. Amen à ça.

Groupes et albums à surveiller : la sélection Grind (pas exhaustive mais blindée de mauvaises fois)

  • Klone – Le Grand Voyage (2019) : Quand le spleen poitevin t’explose au visage, portée internationale à la clé (tournée aux US 2020, source Loud TV).
  • Hypno5e – Sheol (2023) : Metal cinématographique, intros en français, performance visuelle, pas un gramme de compromis.
  • Uneven Structure – Paragon (2019): Djent progressif et textures à la française, groove à la Meshuggah mais émancipation claire sur le plan rythmique et mélodique.
  • The Dali Thundering Concept – Savages (2018): Ecologie, anarchie, guitares déphasées et flirts électroniques totalement barrés.
  • Fractal Universe – Rhizomes of Insanity (2019): Solo de saxophone, chant multilingue, et une tournée européenne qui prouve la réceptivité du public continental.

Demain, les Anglais parleront-ils français pour sonner prog ?

On attendra peut-être que Jon Petrucci plante une vigne à Bordeaux, mais il faut reconnaître que le prog metal français n’a jamais été aussi singulier. Moins obsédé par la validation étrangère, plus fier de ses défauts – voilà sans doute la plus grande claque à l’orthodoxie anglo-saxonne. L’influence reste un socle, mais elle ne dicte plus la recette.

La scène prog hexagonale avance à visage découvert, une authenticité rugueuse qui se passe d’accent d’Oxford. Qui a dit que la révolution ne viendrait jamais de France ?

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