Longtemps, le post-metal français c’était… pas grand-chose. Juste quelques aventuriers du riff lorgnant du côté de Neurosis mais perdus dans l’anonymat des cafés-concerts de sous-préfectures. Le terme “post-metal” lui-même récoltait plus de haussements de sourcils que de poings levés dans les caves. Et soudain, la décennie 2010 survient, et tout explose. Mais pourquoi ? Comment la France, pays de la baguette et de la bureaucratie, s’est-elle mis à rivaliser avec les titans nordiques et US ?
On n’incube pas un genre aussi hybride à partir de nulle part. Avant la déferlante post-metal, la France a pondu une scène hardcore/noise irréductible : Year of No Light (Bordeaux, depuis 2001), Amenra (ok, Belges, mais liés à la France), Overmars (Lyon), ou Aussitôt Mort (Caen), tous posaient depuis les années 2000 des bases solides. Pas d’ersatz suédo-américain, mais une fusion : du black, du doom, de la noise, parfois du screamo tabassé.
Les chiffres ? Entre 2005 et 2019, près de 200 groupes français labellisent au moins un EP estampillé "post-metal" sur Metal Archives : on est loin de la scène finlandaise, mais c’est une multiplication par quatre en moins de quinze ans. Et ce n’est pas du vent : alors que la France croule déjà sous le death/black traditionnel (plus de 900 groupes référencés), le post-metal, lui, s’affiche comme une percée qualitative, pas quantitative.
On parle beaucoup d’originalité artistique, mais l’ambiance post-metal n’est pas sortie du néant : crise économique, montée de l’angoisse généralisée, débats sur l’identité française, tout ça finit par générer une musique qui suinte l’apocalypse. Les années 2010, c’est la décennie anxieuse par excellence : terrorisme, chômage, Gilets Jaunes à partir de 2018… Résultat ? Le public veut du cataclysmique. Exit le fun et le second degré façon Gojira : le post-metal offre des murs de son, la lenteur, la pesanteur, la tension — exactement l’époque.
Les majors n’en ont jamais eu grand-chose à faire du post-metal. Mais, entre 2007 et 2018, c’est la floraison de mini-labels indés qui cartonnent sur Bandcamp : Debemur Morti Productions, Les Acteurs de l’Ombre, Throatruiner Records et MusicFearSatan sortent les albums les plus denses et radicaux de la décennie. Pas de promo bling-bling : ici, c’est le bouche à oreille, le support fanzine, le circuit court. Et ça fait des petits.
Derrière chaque groupe post-metal français qui déchire tout, il y a des collectifs qui ne veulent pas jouer aux petits soldats du music business : Collectif Do It Yourself (Paris), Göteborg Café (Bordeaux), L’Astrolabe (Orléans) — des lieux et asso qui prennent des risques. Résultat : des tournées faites maison, des affiches audacieuses mêlant post-hardcore, blackgaze et post-metal ; et un vrai mélange des tribus.
On ne va pas se mentir : le post-metal français, c’est pas fait pour gentiment hocher la tête à table entre le fromage et le dessert. Les formats éclatent, l’ambiance flirte avec le nihilisme, le conteur de blast est remplacé par des nappes épiques, parfois plus longues qu’un tiers temps de rugby. Pourtant, les musiciens français n’hésitent pas à tout mélanger :
Côté critique, entre 2014 et 2022, le nombre de chroniques d’albums post-metal français publiées dans Rock Hard France et New Noise a triplé (comptage à l’ancienne, mais c’est significatif).
Appelons un chat un chat : sans Bandcamp, sans Soundcloud, sans Discords de passionnés, le post-metal français resterait la chasse gardée d’une poignée d’intellos ou de torturés trop heureux de faire 200 bornes pour un concert. Avec le streaming, la rigidité des circuits radio ou médias historiques saute. Résultat :
Il n’y a pas que la musique dans la vie, même pour un genre aussi dense : le post-metal français, c’est aussi des pochettes soignées (✌ Souriez, Dehn Sora, illustrateur et musicien de Treha Sektori), des films d’artistes projetés en concert (ex : Hypno5e à Clermont en 2018, référence : Metalorgie), des crossovers fréquents avec le théâtre d’avant-garde, et même la bande dessinée (partenaient pour Celeste et “Misanthrope(s)”, BD parue en 2017, source : France Inter).
Nombre de musiciens post-metal français citent Neurosis et Isis comme le socle, mais ne cherchent plus à copier — il s’agit de digérer l’héritage et de servir un plat bien râpeux à la française. Fini le syndrome du “métal hexagonal trop timide”. Le post-metal tricolore se mouille, s’exporte, collabore. Cerise sur la tarte : les nouveaux groupes s’assument sans chercher l’imitation.
Le post-metal français s’est extirpé de sa niche grâce à la rage de la scène, à des collectifs convaincus, une identité sonore audacieuse, et une attitude “multimédia” bien mieux portée que chez les cousins scandinaves. Le genre a tordu les codes, explosé les barrières, mutualisé le réseau indé comme jamais. Les années 2010 ont servi de tremplin pour faire bouger la scène hexagonale, et la décennie à venir promet encore davantage, que ce soit sur disque, sur scène, ou dans des collaborations artistiques improbables.
Le chaos amplifié version baguette n’a jamais été aussi vivace : ne reste plus qu’à continuer à pousser les amplis dans le rouge - et à ne pas se laisser happer par le confort du “succès de niche”. Car, franchement, vu ce que la France a pondu ces dernières années, il serait dommage de refermer la boîte de Pandore si vite…