Avant la tempête : les racines

Avant de nommer le moindre gang aux cheveux gras, remettons le contexte : ni la Louisiane, ni le désert californien, mais bien la cambrousse, les banlieues cradingues et les caves humides d’ici ! Alors que les Américains défonçaient leurs tympans sur Eyehategod, Crowbar ou Kyuss dans les 90’s, les Frenchies ramaient à contre-courant de la variété nationale.

Le grand public s’en moquait ? Parfait ! L’underground suintait plus fort. L’essence du sludge hexagonal repose sur l’influence simultanée :

  • du doom britannique (Sabbath, Cathedral),
  • des rythmes marécageux du Sud américain,
  • du grunge crasseux de Melvins,
  • et d’une dose de satire bien à nous (merci le punk à la française et la mauvaise humeur collective…)

Les pionniers du riff boueux : la première vague française

Il y avait peu de places et beaucoup d’appelés, mais certains n’ont pas attendu le train du revival pour s’encrasser. Petit florilège de légendes fondatrices :

  • Loading Data (Paris, Marseille) :
    • Formés fin 90’s par le charismatique chanteur américain Remy Zero, ils sont la B.O. officieuse du stoner à la française. D’abord très influencés Kyuss, ils virent rapidement à une mixture unique (accent français assumé) + grooves californiens.
    • En 2007, ils enregistrent "Fruitcakes & Cookies" avec... Roberto Sanchez, ingé son de Truckfighters. Oui, t’as bien lu.
  • AmenRa / Monno (Franco-belge, présence forte en France) :
    • AmenRa = maîtres du post-sludge, concerts à Paris dès 2003, combinant sludge et spiritualité sombre. Même s’ils sont Belges, leurs tournées françaises ont allumé la mèche (cf. Noiser, 2020).
    • Monno, avec leur bassiste français, apportent une dose d’expérimentation lugubre, bien planquée dans les rades underground de Paname (source : Les Inrocks).
  • AqME (Paris) :
    • À la frontière nébuleuse du sludge, du post-hardcore et du nu metal, AqME sort "Polaroïds & Pornographie" (2004) : riffs sales, ambiance dépressive, production typique du sludge 2000’s.

Les enfants terribles du riff poisseux : stoner, sludge et croisement mutant

Qui avait vraiment les crocs ? Les années 2000 voient débarquer un essaim de mutant(e)s du son sale, inspiré(e)s par les aînés, bâtissant un son mi-citadin, mi-désertique :

  • Hangman's Chair (Paris) :
    • Monochrome, crade à souhait, leurs lyrics sentent la déprime urbaine et la clope froide. Collaboration mémorable avec Greenmachine (Japon) et des participations scéniques à des festivals hardcore, mais toujours cette patte sludge.
    • Album "This Is Not Supposed to Be Positive" (2015), claque dans la nuque.
    • Leur vidéo "Dripping Low" (2019) a dépassé les 300 000 vues sur YouTube, preuve numérique de la portée de leur riff (source : YouTube, consulté en juin 2024).
  • Atomic Vulture (Bordeaux, parfois catalogués belges) :
    • OK, mais la France revendique leur lien avec la scène bordelaise et des collaborations avec Glowsun, poids lourds lillois.
    • Stoner instrumental, à la croisée des mondes, amplis oranges et pédales fuzz en surchauffe.
  • Glowsun (Lille) :
    • Les rois du psychédélisme stoner du Nord, dignes héritiers des Karma To Burn. "Eternal Season" (2012), c’est la route, la piste de sable, la galette qui t’accompagne sur l’A1 ou dans une cave humide. Présents sur la compil’ "France Fuzz", un must absolu du stoner hexagonal (source : Dooweet Agency, 2015).
  • Amanita Muscaria (Nice) :
    • L’un des premiers à fusionner doom psyché et sludge dans le Sud, inspirés par Electric Wizard et la défonce au soleil. Album culte : "Only Freaks Come Out At Night" (2002).
  • Mars Red Sky (Bordeaux) :
    • Arrivés en 2007, le power trio s’est imposé à coups de rythmiques pachydermiques. Ils ouvrent pour Sleep, Orange Goblin... et jouent au Roadburn (2014), saint des saints du stoner/sludge mondial (source : Metalorgie, 2017). Le clip "Strong Reflection" flirte avec le million de vues sur YouTube.

Des festivals et collectifs : creusets de l’obscurité sonique

Le métal français (surtout dans sa variante sludge/stoner) doit énormément à quelques repaires. Les festivals ne font pas que servir de la bière tiède : ils brassent les groupes obscurs, provoquent les ruissellements de feedback et les collaborations contre-nature.

  • Stoned Gatherings (Paris) :
    • Lancés en 2010, ces soirées sont devenues le rendez-vous de la masse stoner/sludge. Près de 70 groupes français (de Domadora à Red Sun Atacama) s’y sont produits depuis la naissance du collectif (source : StonedGatherings.com, archives spectacles).
  • Hellfest (Clisson) :
    • Impossible de zapper le mastodonte. Si la scène Valley (dédiée au stoner/sludge/doom) s’est ouverte dès 2007, c’est là qu’on croise régulièrement la crème française du riff, du plus obscur (Zodiac) au plus culte (Mars Red Sky, Hangman’s Chair, Black Rainbows).
  • South Rock Fest (Montpellier) :
    • Spot moins médiatisé, mais gros incubateur de la scène sludge/stoner sudiste depuis 2007.

Groupes à suivre (et à citer dans un bar)

  • Red Sun Atacama (Paris, psyché/fuzz, album "Licancabur" salué dans New Noise Magazine),
  • Stone From The Sky (Le Mans, stoner instrumental, bookés en Allemagne et Espagne),
  • Cowards (Paris, sludge/hardcore, pour les anxieux en manque d’uppercuts),
  • Hypnotic Drive (Stoner sudiste, ambiance Turbojugend et riffs à la QOTSA).

Et, tant qu'à parler chiffons, la compilation "Desert Sound Vol.1" (2016, Great Dane Records) réunit une belle brochette de ce qui se trame sur le circuit parallèle français : Sunderfeet, Witchfinder, Goatzilla… La patte française se reconnaît à ses racines sombres, loin des plages dorées.

Le sludge/stoner français aujourd’hui : héritage et renouveau

Si tu pensais que la vague s’est asséchée, tu te trompes d’adresse. Depuis 2010, la France compte plus de 80 groupes actifs estampillés stoner/sludge (recensement Metal Archives 2023). La scène s’est diversifiée :

  • Le sludge flirtant avec le black (Celeste, Regarde Les Hommes Tomber),
  • Le stoner psyché (Brume, Menace),
  • Le groove barbu façon heavy blues (Dätcha Mandala de Bordeaux).

Quelques chiffres et repères :

  • Près de 25 000 spectateurs pour la Valley du Hellfest sur l’édition 2023, une affluence record (source : Ouest-France, 19 juin 2023).
  • Mars Red Sky, tête d’affiche du Desertfest Londres en 2022, première fois pour un groupe 100% tricolore.
  • Près de 70% des groupes sortent en autoproduction, preuve de la vitalité DIY de la scène (source : Pierre Avril, Dooweet Agency, 2021).

Le riff hexagonal s’affirme : l’esprit d’un chaos doux-amer

Les groupes phares sludge et stoner français ont bâti un pont entre héritage ricain crasseux, fierté artisanale et savoir-faire de la galette maison. Si les Américains ont les bayous et le désert Mojave, les nôtres auront toujours les caves à bière de la Goutte d’Or, la grisaille bordelaise, les rêveries psychées du Sud… et cette mauvaise humeur créative qui fait du sludge/stoner tricolore une espèce à part.

La suite ? Continue d’écouter, de fouiller, de supporter les groupes dans tes salles et de donner de la voix. La scène n’attend que ton prochain pogo pour écrire le chapitre 2 des marécages sonores à la française.

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